C'est avec cette belle carte postale envoyée par Joël Bastard (actuellement en résidence d'écrivain à Bourg sous Châtelet, à la lisière de la forêt), avec ce paysage (photo Eric Coisel) vu à travers la carcasse d'une 2CV et à travers une phrase de Joël, que je vous informe d'un changement de squelette : ce site est en reconstruction, ou plutôt un autre site est en cours d'élaboration, sur lequel travaille mon webmaster.
D'ici quelques jours, je vous recevrai donc dans un autre corps virtuel.
À bientôt
Emmanuelle
Daniel, instit cordiste, n'en est pas resté à la 2CV, il y a mis aussi des vaches, dans les Goulets, mais le pire c'est qu'il les avait fait faire à ses élèves (Lola avait fait les pis de celle avec les rayures, les pis de la génisse avec les lettres, et avait peint celle avec les coeurs), leur donnant le vice de l'art, des interventions non autorisées en milieu rural, de la dérision, de la culture débridée (loin, bien loin, de la culture formatée de la ville, celle qui viendra heureusement sauver nos petits loups mal élevés).
Faut dire que Daniel a des excuses pour être un instit aussi rustre, il a été un de ces sales gosses, élevés parmi les loups par un sauvage.
Les dames blanches, ça m’a fait penser aux
vaches bleues. J’ai regardé de l’autre
côté, elles y étaient encore. C’était trop
beau, c’était trop bon, j’étais fière
d’être d’ici, près de tous ces hallucinés
du plateau.
Un
panneau signale les vaches à l’endroit où
d’habitude d’autres panneaux préviennent
les touristes du risque de vol par des pickpockets.
C’est un panneau genre attention troupeau,
triangulaire, sauf qu’il fait pas du tout
professionnel et qu’une vache blanche rayée de
bleu dépasse du triangle. On regarde alors dans la
direction qu’elle indique, et de l’autre
côté de la route, au milieu des falaises surplombant
les gorges, encordées les unes aux autres, baissant
la tête dans les zones plissées de la roche, leurs
gros corps de bois coincés dans des couloirs
horizontaux, y’a des vaches bleues avec des
rayures, ou des cœurs, des fleurs. C’est
l’instit qui les a fait faire aux enfants
l’an dernier, pour la fête des Pensées. Les
gosses m’en avaient parlé et parlé pendant des
semaines (moi j’ai fait celle avec des
cœurs, et moi celle avec les rayures, etc.) et
quand leur maître était descendu en rappel pour les
coincer dans les gorges, ils étaient si fiers, mes
gosses, de leurs vaches et de leur maître. Et moi
d’eux, par contrecoup.
Des années auparavant, quelqu’un avait cimenté
à même la paroi verticale une deux-chevaux sciée en
deux. Elle surgissait de la roche au milieu du vide.
On a tous fait semblant de ne pas savoir qui avait
bien pu imaginer un truc pareil. On a tous fait
semblant de croire que ça n’avait rien à voir
avec le projet du tunnel.
Les Adolescents troglodytes, POL, janvier 2007.
Ce P.V. a été adressé à Daniel, l'ex instituteur de ma fille Lola (mais il n'était pas tout seul, il y a avait aussi Michel dans le coup).
Demain, les vaches bleues.
Mallaury, ancienne presque voisine et ancienne prof de mon grand, m'envoie un lac qui est tout au fond de la montagne quand elle écarte les jambes...
pour toi, image de lac et petit texte enthousiasmé
La Gaube, lascive, écarte
Ses cuisses de bois coagulé
A ses formes de granit imputréscibles
Le Temps n’en finit pas de
se scarifier
artères figées
à fleur
de roche
qui convergent
vers
la concentration de son œil unique
dont nul cri
n’est
jailli
ocelle aux paupières lippues
du manque à être
que l’on confond, en corps,
avec l’expiration d’être fascinante
du glacier
(glas scié
par la feinte immobilité
Tous ceux qui prennent la route Aubenas/Privas le connaissent. Il y passe ses journées, été comme hiver, au bord de cette route.
Il a inspiré le personnage du "type de la route" des Adolescents troglodytes.
Il est comme on dit "pas tranquille", d'une autre intranquillité sans doute que celle de l'homme qui dormait dans ses ombres.
Mais surtout, je me demande par quel miracle, il est encore vivant...
Parce qu'il ne se tient pas toujours sur le muret, Il est souvent juste adossé à la glissière de "sécurité", mais côté route.
Les jours où je ne le vois pas, je suis toujours inquiète. Et puis il réapparaît la semaine d'après...
Et le type, Adèle, le type, tu crois qu'il sera là
cette année ? Je regarde Sébastien dans le rétro. Il
est le seul double redoublant du collège, il se
rappelle la toute première grande déviation, et je
vois ses yeux prendre une place énorme dans son
visage.
On avait vu le type après le premier gros
effondrement de falaise il y a plus de cinq ans. A
l'époque les pompiers ont bien parlé d'un mort dans
sa voiture, mais ils ne l'ont jamais retrouvé, sauf
des bouts de carrosserie, des semaines, des mois
après, émiéttés comme du mica dans la masse rocheuse.
Je devais descendre très bas sous le plateau, et
prendre sur plusieurs kilomètres une route large et
pourtant coincée dans les montagnes, une trois voies
en lacets. Au retour du collège, dans un virage, un
virage précis et toujours le même, vers six heures du
soir, il y avait un homme, les reins appuyés contre
la glissière de sécurité, qui se tenait en danger
côté route, toujours vers six heures et toujours dans
la même position. Il regardait devant lui, légèrement
vers la gauche. On n'avait pas le temps au passage de
bien l'observer, mais comme il était là tout les
jours même heure même virage, on avait cette étrange
possibilité de le regarder par bouts, un morceau du
personnage chaque jour, jusqu'à connaitre par coeur
ses habits, immuables, son âge incertain mais au
moins cinquantenaire, sa position abrutie, son regard
suicidaire protégé par un passe-montagne usé.
Personne ne le connaissait sur le plateau, il devait
être d'en bas, il devait remonter un peu en fin
d'après-midi et se caler contre la glissière pour
attendre on ne savait qui on ne savait quoi. D'
ailleurs on a tout supposé. Les enchères narratives
étaient ouvertes dès le matin. Les petits (dont
Sébastien) voulaient que ce soit le type disparu dans
l'effondrement. Les grands avaient cette réponse
juste et absurde, que c'était impossible, puisque la
falaise avait cédé tout en haut, et nous, on était
tout en bas (alors, comment il aurait pu descendre?).
Dès le matin on se demandait pourquoi, comment, et
surtout est-ce qu'il sera là ce soir. Et tous les
soirs les élèves montaient dans la navette sans rien
dire jusqu'au virage. Sans rien dire ça voulait dire
en chuchotant plein de choses, mais à voix très
basse, comme pour ne pas gâcher le sort, l'histoire,
la rencontre quotidienne et extraordinaire.
Un jour l'homme n'était plus là, mais dans le vide de
sa place il y avait, bien visible (Adèle t'es
témoin), un creux dans la glissière. Mes ados d'alors
ont mis leurs parents dans le coup, ils ont cherché
des infos tout le week-end suivant, et moi aussi, on
a téléphoné aux hôpitaux d'en bas, aux pompiers d'en
haut, mais rien qui pouvait correspondre. Un grand
avait alors conclu il a dû changer ses horaires, et
cette explication nous avait curieusement suffit.
Je fais taire l'excitation provoquée par la question
de Sébastien (quel type, c'est quoi ce délire
Adèle?). Non, la déviation n'est pas la même, on va
pas descendre si bas. On prend pas la nationale, mais
non sinon il aurait fallu partir encore plus tôt, tu
te souviens bien. Dommage. Et puis tu sais bien qu'y
avait plus que le creux. Ouais c'est
triste.
Sur
nos montagnes, il y a les
navettes scolaires,
que
les CG veulent réduire au maximum (car il paraît
que ça coûte cher, d'emmener les enfants à
l'école, et puis, est-ce si important*?). Il n'y a
quasiment pas de transports publics pour aller en
ville (genre pour aller à l'hôpital, mettons, ou
aller prendre un train).
Mais souvent, et même en plein en hiver, il y a les
rallyes automobiles et ça, ça rapporte des sous,
c'est donc nettement plus prioritaire...
Je me souviens avoir accompagné une sortie "luge"
lorsque ma fille était encore en maternelle, dans le
Vercors, et les petits s'étaient fait tailler un
short par des "sportifs" automobiles qui faisaient du
patinage en toute légalité sur nos routes verglacées.
La dernière année, on a aussi "supporté" le Tour de
France, le vélo, quoi, enfin je veux dire le Tour de
France de la pub (on est sorti quand c'était fini,
ramasser tous les emballages des échantillons de
merde distribués par la caravane et laissés au bord
de la route par les supporters, ce qui nous a pris
plusieurs heures).
Ici sur le plateau ardéchois on a chaque été un
rassemblement de 4X4 : pas des 4X4 pour se déplacer,
non, des 4X4 pour "jouer", faire vroum vroum, comme
mon petit dernier avec son tracteur à pédale, mais il
paraît que les conducteurs ont plus de trois ans...
Apparemment, le Vercors est un vrai terrain de jeu
pour les plus de trois ans, donc, et il paraît que
nous les écolos, les vertacos trotskistes, les
padgels rouges et verts, on est vraiment des
rabats-joies parce que ça nous embête , qu'ils
viennent faire vroum vroum dans nos pattes. Les
insultes,
c'est par
ici.
Ps : le harnais attaché au tracteur c'est pour y
mettre la mule (la mère, le père ou le grand frère)
quand ça monte.
* Nous faisons 44 km par jour pour emmener le petit
dernier à l'école publique, et oui, ça, c'est sûr, on
pollue. Tandis que si on l'avait inscrit à l'école
catholique, on aurait eu "droit" à la navette. En
plus, il a même pas 6 ans, donc c'est pas
"obligatoire" à son âge l'école, nous dit le CG, et
l'accueil des tous petits, ben, non, y'en a pas,
pourquoi faire, a déclaré notre "élu" à ce même CG,
les bonnes femmes, elles ont qu'à rester à la
maison... Donc, mon mari, lui, il fait vroum vroum en
4X4 pour amener le petit chez la maîtresse (cette
sorcière communiste), parce que sa femme, elle a le
culot d'aller faire la prof au collège et même des
fois elle s'en va on sait pas où
rencontrer
des
lecteurs !
Aujourd'hui je suis au collège de la montagne, près de chez moi.
Je pars donc un peu plus tard, avec ma fille, qui n'a dès lors pas à marcher sur plusieurs centaines de mètres (presque une borne) dans le grésil (s'il neige, presque trois kilomètres). On se dispute parce que je suis à la traîne et qu'elle ne veut pas être en retard. Quand je rentre enfin dans la voiture elle s'écrie "maman ! y'a des chevaux !".
Je la regarde incrédule puis je regarde vers où elle regarde (un renard, un sanglier, un chevreuil, une vache fugueuse, des chasseurs, des types qui cherchent la route des éoliennes, un livreur agacé de perdre une demi-journée par ce qu'on habite "trop loin" - trop loin de quoi ?- oui, mais des chevaux ?).
Eux aussi nous regardent étonnés, deux magnifiques chevaux de traits noirs, un mâle (légère trique matinale) et sa donzelle.
Je sais qu'il arrive à nos voisins de prendre en pension des chevaux de Haute-Loire*, mais ceux-là ont largement dépassé les limites. Ils s'étirent dans notre champ, se frottent à nos arbres, s'amusent à secouer nos hamacs (j'espère qu'ils vont pas essayer la balancelle), pissent et chient partout, et martèlent le sol de leur pas lourds.
Et (je le verrai en découvrant dans l'après-midi les photos de mon webmaster), broutent tout près de mon linge (et Sylvère qui est allergique !).
Lola est aux anges, elle qui fait de la voltige.
Je préviens mon webmaster de mari, qu'il laisse pas le petit débouler dehors comme un dingue, et qu'il prenne des photos. Puis je démarre doucement en essayant de passer dans leur nouveau territoire sans les énerver.
Ce soir quand je reviens du collège, ils sont encore là et s'agacent de devoir me laisser passer.
* En fait ce n'est pas la saison et l'on saura en fin de journée qu'ils viennent de beaucoup plus loin, ayant parcouru des dizaines de kilomètres pour venir passer toute la journée chez nous.
"Les Sardines", pour des raisons conjugales est le nom que nous avons donné à notre maison.
Des sardines en plein plateau, c'est aussi un impossible qui me plaît bien, et nous en avions marre des noms pittoresques, La Burle, Le Rocher de truc, Le Suc de machin, La Ferme de bidule, La Bergerie de chose...
Alors sur notre adresse, ça commence comme ça : Pagano, "Les Sardines", La (Bip)*...
Les facteurs en ont pris note et chemin.
Parce qu'il est facile de se perdre sur ce plateau, et que d'aucuns, voulant juste voir les éoliennes, et se retrouvaient sans-gêne chez nous, nous avions planté ces panneaux confectionnés par ma soeur.
Il n'y a pas longtemps un de mes élèves qui connaît un peu le coin, me demande si j'habite à la (Bip)* ou aux Sardines, parce que, madame, m'explique-t-il, vous m'avez dit que vous habitiez à La (Bip)*, mais c'est pas plutôt aux Sardines ? Vous comprenez, Les Sardines, c'est pas pareil, c'est pas tout-à-fait au même endroit. J'étais tellement bluffée qu'il parle des Sardines comme d'un hameau, un lieu dit, que je ne lui ai pas dit, mais non, Les Sardines, c'est juste le nom de notre maison, ça n'existe pas, c'est nous qui avons mis le panneau.
Et puis lundi soir, en revenant des rencontres avec les lecteurs de Thonon-les-bains et Clichy-sous-Bois, je freine pour tourner chez nous et je vois dans les phares un panneau en métal tout neuf, oeuvre municipale, montrant la direction des éoliennes d'un côté, et des Sardines de l'autre : notre histoire d'amour est devenue un lieu-dit.
Voilà c'est tout simple, pour créer un nom de lieu il suffit de le dire, le faire écrire, le faire passer dans les mains du facteur, dans la tête des gens.
Un jour peut-être ce nom se retrouvera sur une carte, mais ce ne sera pas spécialement parce que j'ai mis une carte au dos d'un roman, mais plutôt parce que j'aurai fais mentir sa narratrice :
J’avais dit oui pour délivrer les branches
basses des sapins prises dans la neige et
m’amuser, comme lorsque j’étais petit, du
ressort soudain et mouillé. Pour repérer les anciens
chemins juste à l’absence du mort bois, ces
chemins de forêt évidés à hauteur d’homme. Pour
marcher là où les arbres ne poussent plus à force de
marches séculaires. J’avais dit oui pour
marcher sur les marches à peine oubliées des autres.
Avec mon frère on avait ce jeu, repérer les chemins
disparus, mais pas tout à fait, les anciennes routes
communales entre les lieux-dits en ruines, des lieux
qui ne sont plus nommés que par les vieux.
Les
Adolescents troglodytes,
à paraître (POL, janvier 2007)
*Ce lieu-dit étant trouvable sur une carte (et "Les
Sardines" pas encore, je ne le nomme pas
publiquement, ayant eu disons quelques problèmes -
mineurs mais quand même - avec un lecteur un peu
"zélé")
C'est juste en bas de la montagne*, alors ils utilisent les mêmes matériaux que moi : pouzzolane, rivières, pierres plus ou moins sèches...
Il faut y aller voir, s'y promener, c'est plein de pépites d'art.
Travailler nos chemins, sur nos chemins, dans nos chemins, avec nos chemins.
Il ne s'agit pas seulement d'une mouvance artistique, de land art, d'art plus ou moins éphémère, il ne s'agit pas d'écologie non plus.
Ecouter Andy Goldsworthy, dont j'admire tant le travail, parler de flux et de temps dans ce documentaire de Thomas Riedelsheimer, et comprendre que suivre une rivière, c'est obéir à un besoin physique et un questionnement artistique majeur.
Il faut lire aussi Joël, lorsqu'il écrit pour avancer pays, pour aller plus loin encore dans ce cheminement.
Je crois bien que pour écrire, il faut savoir où l'on marche, dans quoi, connaître la texture de nos lieux, avoir cette posture : écrire et créer dans le dehors. Oui, être dedans et dehors. Ecrire et créer avec notre corps, c'est être dedans et dehors, faire se toucher l'intime et l'extérieur sur une peau sensible : l'écriture, l'art.
La ville agit je crois de la même façon, simplement, elle offre plus de cadres : l'art y est à la fois plus présent et plus cloisonné, mais pas toujours. Travailler un paysage est essentiel, qu'il soit urbain ou rural. Regarder et renifler autour de soi...
Je me revendique parfois, avec une très légère exaspération et une toute petite ironie, écrivain de "terroir", mais ce pays pourrait être n'importe lequel. Du moment que j'y vis, j'écris depuis cet endroit, cet envers de moi : là où je suis, là où je marche, et tant pis, tant mieux, si mes chaussures ou mes livres sentent le fumier.
* et, c'est comme ça et ça ne gâche rien, ceux qui sont à l'origine de ces chemins sont les parents d'un de mes petits sixième...
Devant mon ignorance, ils m'avaient expliqué que la blanche c'est la "belle littérature française", celle qui se prend au sérieux et est publiée dans les couvertures plus ou moins immaculées des maisons d'éditions "prestigieuses".
Mais ils ne croyaient pas si bien dire...
En janvier Les Adolescents troglodytes, une histoire d'hiver, avec de la neige jusque là, une histoire blanche, blanche, blanche et froide va paraître sous la couverture blanche de POL. Et ces adolescents perdus dans la burle, ce vent violent des plateaux qui fait tourbillonner la neige, seront accompagnés par un livre d'Olivier Cadiot , et c'est vraiment pas fait exprès, mais son livre s'appelle Dans la neige profonde...
Alors oui, chez POL la rentrée de janvier ce sera très très blanche...
encore que :
Quand ils montent dans la navette, ils savent bien,
eux, s’ils ont effacé la course d’un
sanglier ou l’hésitation d’un chevreuil,
ils me le disent (pour l’information du jour).
La neige blanche, la neige vierge, ça n’existe
que dans les livres.
(...)
La neige est dure, mais soudain des jambes entières
s’enfoncent, des cuisses jusqu’aux
hanches (j’entends des rires isolés). On est
près des faîtes, mais aussi du sol, relevé. Et ce sol
est une neige gribouillée d’épines, de
poussières, trouée d’étoiles de pluie glacée.
On marche courbés dans cette neige des sous-bois,
souillée par les brisures déchargées pendant des
semaines de vents contraires. Les lampes éclairent
ces reliefs répandus de partout, légèrement parfumés.
Les Adolescents troglodytes,
à paraître POL.
La discussion avec F. Bon a disparu. Je lui demandais comment c'était possible qu'il écrive: " la Loire est pour moi, ici au pays de Balzac et Rabelais, un élément important, mais mon travail, les perceptions esthétiques qui me requièrent pour un livre, n’interfèrent pas avec elle", que je n'y croyais pas une seconde.
J'insistais sur l'interférence justement du lieu dans notre écriture (ce que Joël appelle "le grand dehors") et je lui disais tiens, ce serait marrant de faire suivre nos écritures. Du Mont Gerbier à l'océan, en passant par "chez moi", le Centre Poétique de Rochefort-sur-Loire où Joël Bastard donc, à pris son bâton de marche et à écrit Au dire des pas, par la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire , pour se demander à quoi on pense, en s'arrêtant chez F. Bon, avant d'aller jeter nos mots dans l'océan.

Je la prendrai bien, là au lever : à sa source, au début du jour.
Pour l'écrire.
Il faut dire que chaque matin, je la passe, pour aller travailler, au petit jour. Elle est vite franchie, toute menue, à son réveil.
Bientôt, je la verrai couler de nuit, puis sous la neige, et enfin sous la glace.
Mais elle continuera, même réduite, son long chemin jusqu'à François Bon, puis l'océan.


Ps : suite ici avec en rappel cet hommage à Julien Gracq...
J'en ai déjà parlé ici-même : aujourd'hui et jusqu'à dimanche ce sont les pérégrinations littétaires : marcher, écouter les poètes et les écrivains marcher et s'arrêter, faire marcher des musiciens, écouter les mots passer d'un comédien à l'autre...
Ces marcheurs sont :
Annie Saumont (Paris), Nouvelles, Qu’est-ce qu’il y a dans la rue qui t’intéresse tellement ?,
Joelle Losfeld, juin 06
Philippe Fusaro (Lyon), Inédit, Portrait de moi avec femme, enfant et personne d'autre
La Fosse aux ours, automne 2006
Béatrice Commengé (Paris) Six jours (Rilke à Paris) Flammarion, automne, 2006
Joël Bastard (Monts Jura- Ain) Poésie en chantier, Récits d’Afrique
Timothée Laine (Paris) Poésie, Balbutiements Atelier du Grand Tétras, 2005
Sylviane Chatelain (Jura suisse) Roman, Une main sur votre épaule, Campiche, 2005
Gérald Chevrolet (Jura Suisse) Roman en chantier, Bec de lièvre et gueule de loup
Louis Ciréfice (Lyon), Inédit, Accordéon et balarella , 2006
Alberto Nessi (Tessin) Poésie, Iris Violet, Revue Conférence N° 12, 2003
Francis Jeanneret Gris (Jura Suisse) Poésie, Epaves, Atelier du Grand Tétras, 2006
Raphael Urweider (Zurick) Poésie, Lumières à Menlo Park, Empreintes, 2006
Jacques Moulin (Besançon) Poésie, Escorter la mer, Empreintes, 2005
Doris Jakubec (Coppet) Direction de l’édition des Romans de C.F. Ramuz, Bibliothèque de la Pléiade, 2005
Patrick Longuet (Paris) « Lire Claude Simon »,. Editions de Minuit, 1995
Alain Rochat - Empreintes (Lausanne - Vaud) et Daniel Leroux - Atelier du Grand Tétras (Mont de Laval -Doubs) : éditeurs.
Muriel Racine et Catherine Cretin (France)
, Gérald Chevrolet et Daniel Vouillamoz
(Suisse)
: comédiens, passeurs de mots.
L’Ensemble
Poïesis (Marion
Fourquier - harpe/ Christina Presutti - soprano) Lyon
Piano solo:
Pierre Mancinelli Paris/Cinquétral
Trio franco-genevois :
Jean-Yves
Poupin : synthétiseur
Thierry Hochstatter : percussions
Frédéric Folmer : guitare
basse
L’association
de coopération culturelle transfrontalière
Saute-Frontière basée à Saint-Claude (Haut-Jura) a
pour but de faire connaître et partager les langues
et les cultures. A la culture de la montagne - celle
des modes de vie façonnés par la diversité des
paysages et des savoir-faire - elle associe la
recherche en sciences humaines et la création
littéraire dans un souci de décloisonnement et de
mélanges féconds.
Cette alliance entre des savoirs pourrait être à
l’origine de nouvelles audaces tant dans les
domaines de la création que dans la diffusion des
idées. Traversant les frontières politiques et
linguistiques, elle espère contribuer à une meilleure
connaissance des uns et des autres.
En
compagnie d’écrivains, par la marche, la
lecture, la rencontre avec les habitants d’ici
et d’ailleurs, jouant à saute-frontière entre
France et Suisse, réel et imaginaire, depuis cinq
ans, nous cherchons à faire
connaissance afin de
mieux vivre ensemble.
En 2006,
nous souhaiterions mettre en synergie ces chemins
d’écriture qui nous ont portés d’Est en
Ouest et du Nord au Sud de l’Arc jurassien pour
donner corps et sens à notre aventure, en mémoriser
la trace littéraire et l’impact géographique,
avant de nous tourner vers l’avenir.
Nature du paysage, nature humaine, nature de
l’art. Ici le
paysage s’impose comme expérience fondamentale.
Passage de la géographie à la topologie, de
l’image du monde extérieur à celle d’un
lieu intime recomposé par l’écriture. Comment,
dès lors, mettre en ordre cette expérience de la
nature élémentaire, sans cesse travaillée par les
cycles des saisons, cette mémoire, cette
histoire ? Quels rapports se construisent entre
l’expérience du paysage et la nature de la
langue ?
Ecrire c'est marcher, marcher souvent c'est
écrire, je ne pense pas que Joël me contredise, lui qui
écrit "pour avancer pays".
En plongeant dans les nuages ce matin, je pensais à
ses pérégrinations, et je me demandais s'il y avait
des nuages, si les lecteurs marchaient dessus ou
dessous, dedans, pour écouter ce pays avancer. Si les
mots étaient modifiés, comme avec une sourdine sur un
violon*, d'être dits dans de l'eau d'air.
* dans la série coïncidences et cie, j'étais chez
Christian Morin ce week-end
: il y avait Xavier des Aminches qui jouait du
violon, en remplaçant la sourdine par des pinces à
linge. Il suffit de dire "Jura" ou "Vercors" pour
que christian se mette à rouspéter et raconter...
autour de la table il y avait deux Suisses, dont l'un
habite près des pérégrinations jurassiennes. Je
l'ai saoulé pour qu'il y aille. Ce serait marrant
que de La Rajasse aux monts du
Jura, que des emportement Christian à la poésie de
Joël, je sois passeuse...
Il faut dire aussi que ces personnes à table avec
nous dimanche ont laissé leurs chevaux en pension à
La Rajasse.
S’il venait vers moi les yeux pleins je me
levais en répondant à ses questions aphones.
J’y vais, j’y vais. Et quand je ne savais
pas où, y aller, j’allais toujours voir les
chevaux, nos pensionnaires.
J’aimais beaucoup aller voir les chevaux, les
entendre, les entendre bien avant de les voir. Pas
les entendre : sentir de tout mon corps leurs
bruits peser sur le sol, des centaines de mètres tout
autour. J’aimais marcher sur leurs vibrations
étirées, corpulentes. Je me laissais trembler dans
leurs trots écartant les fibres de la terre, lourde
elle aussi, malmenée.
J’étais dans un livre qui ne me quittait plus.
Je l’avais emprunté au lycée parce qu’il
décrivait la lutte contre une inondation dans la
montagne. Je m’étais embarquée dedans et
j’avais décidé de ne jamais le rendre. Il y
avait un passage très beau, où une vieille dame se
faisait encorner, secouer, éventrer, déchirer,
traverser par un grand taureau sortant des eaux qui
recouvraient les champs. La violence de cette mort,
je sais pas pourquoi ni comment, me réconfortait,
rassurait quelque chose en moi. Le bruit des chevaux
remontait cette lecture dans mon corps, et je me suis
jurée un soir près de lui de choisir le prénom de
cette vieille pour ma seconde naissance, en espérant
finir toute ratatinée comme elle, toute menue, dans
un corps à corps démesuré avec le paysage en
mouvement.
(Les Adolescents
troglodytes)
Ce livre est Batailles dans la montagne de
Giono, mais en ce moment, les livres que je fourre
dans mon sac d'ordi avant d'aller travailler,
c'est-à-dire plonger dans le brouillard, ce sont ceux
de Joël (je sais que je n'en lirai pas grand'chose,
beaucoup de travail en ce moment aux collèges, mais
comme Claudine Galéa, je en sors
jamais, où que j'aille, sans un livre).
Mais ces collègues le font souvent avec découragement (pour eux c'est loin, c'est haut, c'est dans les nuages et la neige longtemps), parfois avec réticence.
Déjà, en "bas" les élèves sont catalogués par beaucoup de profs comme des enfants de "paysans" et futurs paysans eux-mêmes, mais en "haut" ce sont plus que des paysans, ce sont des "padgels", des paysans aussi, mais pire : des paysans accrochés à leur terre. Parmi eux, ma fille, arrière petite fille de paysans aveyronnais, si on veut à tout prix avoir raison...
En "haut" c'est un petit collège, environ 80 élèves, 4 classes de 6ème à la 3ème.
Ces élèves sont paraît-il des grosses feignasses, n'apprennent rien. Oh c'est sûr, me confie leur jeune, dynamique et sportive prof d'espagnol, une prof sympa pourtant, ils veulent rester sur leur plateau, alors, pour élever des chèvres, y'a pas besoin de l'espagnol.
Sauf que, voilà, je lui explique, tout d 'abord, il n'y a presque pas de chèvres sur le plateau, mais un peu de moutons et surtout des vaches à viande. Et puis, tu sais, je vis là-haut, j'y ai des amis agriculteurs, très cultivés, d'autres pas, et très fermés, comme partout. Les enfants des uns comme des autres ont besoin de l'espagnol, du russe, du chinois, des arts plastiques, de la musique, tout le monde à besoin d'apprendre une langue étrangère, une langue qui ne soit pas forcément instrumentalisée comme l'anglais, ils ont besoin de littérature, d'histoire, de sciences, etc, tout simplement pour vivre. Alors ne dis pas des choses pareilles. Elle me dit, mais je leur dit pas. Je m'énerve : mais tu le penses !
Elever des bêtes à viande n'empêche pas de lire des poèmes. Mais surtout, on n'est pas là, nous les profs, pour préparer l'avenir professionnel de nos élèves, on est là pour leur avenir tout court (et tout grand), pour faire de nos élèves des citoyens, des citoyens du monde, pour qu'ils aient une culture, un esprit critique, l'envie d'apprendre, encore et toujours, le besoin de découvrir.
Pourquoi un agriculteur aurait moins besoin d 'art, de langue étrangère, d'ouverture, d'histoire, de sciences, d'esprit critique ?
Elle me dit que c'est eux qui affirment ça, qu'apprendre l'espagnol ne sert à rien. Mais oui, dis-leur : ça ne sert à rien, à rien d'autre que grandir, sur la plateau comme ailleurs. Elle me regarde comme si j'étais une sorte de martien, peut-être me regarde-t-elle comme si j'étais une de celle-là, une padgel, obtuse, têtue, à vouloir rester sur "mon" plateau.
Quelques jours après, j'ai une discussion avec un de mes élèves du collège d'en "bas". Un grand 3ème, barbu et un peu crâneur, arrivé en cours en jupe longue : de fil en aiguille à propos de sa tenue (il était vraiment superbe, on en est naturellement venus à parler tolérance, travestissement - ce n'était pas du tout son cas, mais ça aurait pu - liberté de penser, etc) je lui ai dit que je n'étais pas là pour les préparer à une quelconque profession, et devant sa surprise, j'ajoute : "tu ne vas pas être que boulanger ou artiste, de toute façon, quand tu seras grand, tu ne vas pas être déterminé par ta profession, si ? Tu crois que moi, par exemple, toute ma vie, tous les moments de ma vie, je suis seulement prof d'arts plastiques, quand même?".
Si, il le croyait : il faut dire que les profs, ça donne toujours des leçons, ça croit toujours tout savoir, sur tout, tout le temps. Alors pour lui, être prof, ce n'est pas enseigner, non, c'est une attitude, un comportement, un caractère, un sale caractère.
Navette était le titre sous lequel j'avais enregistré provisoirement les notes des Adolescents troglodytes. Pourtant j'étais loin de savoir, alors, que je me retrouverai, là, au milieu des navettes de ce collège de 80 élèves.
Depuis que le collège existe, depuis plus de 40 ans, il n'y avait jamais eu de prof d'arts plastiques, pour des tas de raisons.
Je ne dis rien de tout ça au rectorat, bien sûr, mais s'ils savaient : que toutes ces allées et venues sur ce territoire, avant d'y être, je les ai faites, via ma narratrice, dans un livre, juste à cause d'un petit poème de ma fille Lola (voir "dans les traces de mon frère", note du 13/08, catégorie "pieds"). Lola qui prenait, petite, dans un autre paysage de montagne, la navette, et la reprend encore, là, sur cette place de village (la sienne ne peut transporter que 8 élèves) pour suivre, entre autres, des cours d'arts plastiques...
Elle attache Minuit et file à l’arrière pour se
mettre dans le soleil. Le trajet de la Navette est
tout en courbe, mais il reste presque toujours
horizontal, et suit plus ou moins les directions
opposées au soleil. Le matin vers l’ouest, et
le soir vers l’Est, enfin pas tout à fait, ça
dépend de la saison, mais ce matin, mon itinéraire
correspond aujourd’hui, mi-novembre, à
l’idée pile de s’éloigner du soleil à
l’heure des petits. Lise regarde à
l’arrière, se goinfre du lever de soleil, et
comme elle est presque rousse, la lumière
s’engouffre partout. Cet après-midi elle se
mettra dans le coucher de la même façon, dans
l’épais soleil, qui engraissera son visage de
rouge, puis se retirera de ses joues pendant que je
les ramènerai chez eux. Pour le moment le soleil
encombre le rétro, je ne peux pas regarder dedans. On
suit la ligne de partage des eaux, et c’est
marrant, le ciel et la terre sont aussi comme
séparés : devant nous la nuit gris sombre,
massive, et derrière, des couleurs à s’en
écoeurer, et d’ailleurs Lise à vouloir tout
voir a la nuque renversée, elle va vomir c’est
sûr.
Les Adolescents troglodytes,
à paraître (POL, janvier 2007)
La réalité ne dépasse pas la fiction, la fiction ne
s'appuie pas sur du réel, non, c'est un aller-retour
incessant, ce mélange magique de la représentation.
Une navette qui tisse son récit entre histoire et
mythe, passe et repasse entre les fils des phrases.
"Dressons la carte des montagnes. Le chalet écrasé par le temps des loses pesantes. Le chemin comme un escalier. Le vieux qui ne peut plus et qui de loin s'imagine comme accoudé à sa carte. Cette carte qui existe pour ceux qui vont. Pour ceux qui en reviennent. Pour ceux qui n'y sont pas. La carte que nous déplions sur le capot de l'automobile, sur la table, sur le rocher du chemin, nous met hors jeu. Nous la déplions car nous vivons en dehors de ce qu'elle nous montre. Muette et sans paysage. Toutefois si quelqu'un se penche sur elle avec précision. Humanité. Avec reconnaissance. Elle peut se faire paroles pour nous dire le nom d'un arbre, que cette femme habitait là et que la rivière qui passait là-bas est asséchée depuis peut-être trente ans. Alors elle devient un doigt majeur que l'on pointe chair dans la chair du conte qui devant nous se joue et qu'ainsi nous décrivons."
Joël Bastard
"C'est une vue du ciel"

"Sur la quatrième de couverture des Adolescents troglodytes, je voudrais faire des lignes, une sorte de stylisation de tracés de cartes IGN à 1/25000, routes, cours d'eau et lacs, avec deux couleurs (une pour les routes, l'autre pour l'eau). Les deux couleurs des livres POL (gris anthracite et bleu foncé, donc). Aucune indication de lieu, seulement quelques chiffres (les relevés d'altitude). Aucun mot"
Voilà ce que j'ai demandé à Thierry Fourreau, directeur artistique chez POL (et auteur d'un très beau texte, Perfecto).
Un petit aperçu ici.
Le dos du livre sera une carte, puisqu'à l'intérieur il y a ces itinéraires, toujours et jamais les mêmes, sur nos plateaux écartés.
Dans le livre ce territoire, avec les déviations d'hiver, la perte des repères lorsque les congères transforment les routes en nouveaux champs, et l'égarement dans les dernières pages.
En ce moment, il y a plein de d'amis vertacos à la maison : je leur ai fait lire cette "présentation", pour savoir ce qu'ils comprenaient. Ils semblerait qu'elle soit juste. Ceux qui ont déjà lu le manuscrit m'ont dit "oui, c'est ça" et les autres ont l'air d'avoir compris "de quoi il s'agissait" :
Adèle est conductrice de navette scolaire sur un
plateau très isolé, en altitude. Elle transporte une
dizaine d’enfants et d’adolescents,
essentiellement des fratries, dont les histoires se
mêlent à la sienne. Pendant les trajets, dans les
intempéries, ses souvenirs, ses pensées, glissent sur
les routes écartées, pendant que grands et petits
parlent, se disputent, se taisent. Elle se souvient
de son corps mal ajusté, de sa propre
adolescence douloureuse. Adèle est une fille née
dans un corps de garçon. Ni « ses » grands,
ni « ses » petits, n’ont connaissance
de son passé. Elle est née au milieu du plateau, à la
« ferme du fond », aujourd’hui
disparue sous une retenue d’eau. Elle y a vécu
avec ses parents et son petit frère, Axel, puis elle
est partie, avant de revenir au pays dans son nouveau
corps : personne ne l’a reconnue.
Elle conduit sa vie et la navette entre ce lac
artificiel, recouvrant l’enfance, et un autre
lac, naturel et volcanique, auprès duquel elle aime
s’arrêter. Elle pense à son frère. Il n’a
jamais accepté la féminité de son aîné. Axel est
travailleur sur cordes, il conforte les falaises qui
soutiennent le plateau. Il refuse de la voir, de lui
parler. Une paroi rocheuse s’écroule, Axel
s’en sort avec une phalange brisée, mais
quelque chose en lui s‘est fissuré.
Adèle descend le voir et le dialogue
reprend.
Un après-midi d’hiver, la tourmente et les
congères brouillent la route de la navette au retour
du collège. Adèle et ses grands se perdent. Ils se
réfugient pour la nuit dans une grotte au bord du lac
volcanique…
Et maintenant, dernière lecture du texte,
dernières modifs : la "dead line" a été avancée au
1er septembre...
Philippe De Jonckheere, il déteste les "moi aussi", il déteste les commentaires.
Et moi ça me fait drôle de le lire "goûter le spectacle des buses et des faucons dans le vent" alors que je vis dans ce spectacle (je vis ou je vois, quelle est est la concordance, est-ce du temps ou de l'espace ?).
À ce moment de lecture, je n'ai plus envie de dire "moi aussi", mais "ah, lui aussi" ? Je sais que dans ce coin de vent, à quelques dizaines de kilomètres seulement du "mien" à vol de buse, il y va depuis même avant que je sois née. Et pourtant je suis des fois à la fois si fatiguée, amusée, et soulagée, des regards des gens des villes lorsqu'ils lèvent les yeux vers les buses que je ne peux pas m'empêcher de penser : mais que faisait-il cet hiver quand la burle les empêchait de voler ? Que font-ils tous lorsque nous ne recevons plus le courrier ? Lorsque nous n'avons plus de profs (été comme hiver) ? Oh je sais c'est pas malin, lui il y est pour rien, lui, je sais à peu près comment il vote, il vote pas dans ce sens, ce sens sens dessus dessous, qui nous enlève tout service public, bien au contraire. Et lui, il en a d'autres, des problèmes, des combats à mener. Oui mais j'aimerais que des gens comme lui, des gens que j'admire, des gens qui pensent, j'aimerais qu'en regardant voler faucons et buses, ces gens ils pensent à ça : qu'ils pensent à nous, qui sommes nuit et jour, hiver comme été, dans ce vent, qui nous battons contre les genêts, les préjugés, l'aménagement absurde du territoire, l'exploitation sans retour de notre seule richesse* qu'est le vent. J'aimerais peut-être aussi, sans doute, qu'il lise ce que j'en fais, moi, du vent.
Et ça me fait tout drôle de le lire essayer "d’apporter quelques modifications, quelques corrections à Portsmouth" alors que j'en suis aux mêmes corrections, à ces mêmes angoisse et soulagement : "je suis pris d’angoisse lorsque je ne parviens plus à tordre les phrases et au contraire agréablement soulagé quand les biffures envahissent la page".

Seulement, il ne veut pas que l'on écrive "moi aussi". Je crois qu'il veut être seul, et moi je crois qu'il ne l'est pas. Parce que, même si cette idée lui ferait hausser les épaules, cette plume que j'ai ramassée en promenant mon petit Paul dans un vent si fort qu'il l'empêchait de pédaler et faisait siffler l'armature de son tricycle, et bien cette plume, elle était peut-être sur le corps de l'une de celles qui lui donnait à voir son spectacle.
*(oui je la ferai cette note sur les éoliennes, mais leurs pales brassent tellement de choses que je ne sais pas par où les prendre)
J'aime bien ce "nécessaire à déplacer les montagnes". C'est un objet de Philippe Ramette (1993).
J'aime les cordes et le bois, j'aime l'absurde, un absurde massif et poétique.
Les cordes sont enroulées comme rangées : le nécessaire est prêt à servir, au cas où. C'est que des idées à mouvoir, des montagnes d'idées préconçues, mal conçues, à bousculer, y'en a.
J'imagine presque crédule les gros bras chargés du déplacement. Des hommes Sysiphes, des hommes bourrins, des hommes lumière, des marcheurs, des hommes fous, des hommes poètes, peut-être.
Ses muscles sont longs, pleins. Il a des muscles de
travailleur, pas des muscles de salles de sport, et
ça me touche. Pour travailler sur cordes, il suffit
pas de savoir escalader et d’avoir confiance
dans le matériel, aux ancrages bien scellés, tu sais,
il faut avoir une sacrée expérience du froid, de la
solitude, il faut être en bonne condition physique.
Il suffit pas de savoir grimper, il faut avoir
confiance en soi et connaître ses limites, et
travailler, travailler ses limites, ses faiblesses.
Il chuchotait comme si c’étaient des
confidences. En regardant son bras, son avant-bras,
ses poignets serrés et sa main valide, il me semblait
rêver ses déplacements sur les parois. Mais il
s‘est assis brutalement et a caché ses mots
dans ces bras magnifiques, ses mains retenaient ses
cheveux, l’atèle levé au milieu de son crâne.
Il me regardait à la jumelle, il a vu la paroi se
détacher, il m’a vu tomber. C’est fini,
Axel. Non, le bruit, tu t’imagines pas le
boucan que ça faisait, et ça remuait de partout.
Les Adolescents
troglodytes,
à paraître (POL, janvier 2007)
Déplacer les montagnes, c'est pas un boulot pour la
DDE, la voirie, ou les creuseurs de tunnels, non,
il a raison Ramette, c'est un travail d'artistes,
de poètes, de lecteurs, de spectateurs, et de
marcheurs.
Marcher c'est écrire, lire c'est marcher.
Déplacer les montagnes, partager des paysages et des
mots*, sauter des frontières, en marchant, en lisant,
c'est un peu l'utopie de la
Cinquième édition des Pérégrinations Littéraires
dans la Montagne jurassienne
Coppet
et son château (Vaud), Esplanade du Lac
Divonne-les-Bains (Pays de Gex), Abbaye cistercienne
de Bonmont (Vaud), alpages franco-suisses du Noirmont
et Lac des Rousses (Haut-Jura).
La détail de l'aventure sur le site de "saute frontière".
*Info trouvée sur le site de Joël Bastard, grand
poète marcheur, poète grand marcheur, invité de
ces Pérégrinations.
Je découvre par Jean-Gabriel Cosculluela* cette revue, "faire part" (et je découvre aussi Jacques Dupin, auquel sera consacré le prochain numéro).
Cette revue vient du Cheylard et est très "orientée" P.O.L. (Dupin, donc, en prévision, mais aussi Lucot, Pringent, Novarina, Juliet, Noël...) : tout ça est près de chez moi (chez moi, c'est ce que j'aime lire), mais je n'en connaissais rien.
J'adore ça : voir que tout près, on y voyait rien, tellement c'est près, et c'est très beau...
La dernière revue étant bien sûr consacrée à Hubert Lucot, puisque je suis en train de lire Le centre de la France...
J'écrirai d'autant plus volontiers sur Jacques Dupin que je ne l'ai encore jamais lu (découvrir encore et toujours des écrits, alors qu'on est entouré de livres sans écriture) et que je suis convaincue qu'en "région" on peut parler littérature sans être ni sectaire ni fermé ni régionaliste justement (exemple : Le Matricule des Anges).
* Une de mes voisines et amie (enfin, je me comprends : à 6km...) m'a dit un jour "tu sais, y'a un poète dans le village, je sais plus comment il s'appelle". Alors j'avais cherché sur le site de l'ARALD qui ça pouvait bien être et j'étais tombée sur cet extrait de Jean-Gabriel C. Vit en "haute Ardèche", y'a marqué dans sa bio, donc, ce devait être lui, pour moi Haute Ardèche veut dire Ardèche d'altitude... Toute contente, parce que l'extrait en question était à la hauteur (décidément) de mes espérances, je demande à ma "voisine" c'est pas Jean Gabriel C, c'est pas Jean Gabriel C ? Ah non, ça me dit rien... Elle me passe le livre du poète en question, bref c'était de la poésie "tout ce que je déteste". La poésie, tout le monde prétend en faire, or y'a rien de plus difficile et exigeant. Et je déteste ces types qui publient (ou payent une publication) de la poésie parce que ça leur permet d'évacuer à peu de frais (paragraphes courts, rimes, exclamations) des sensations, sentiments qui les transportent ou les dépassent sans faire le moindre effort de ses mains.
Alors que
• L’écrivain est dans l’espace du retrait. Retrait trop délaissé aujourd’hui. Ici, l’écrivain tend la main et l’écriture traverse. Elle traverse l’espace du livre, elle est déjà dans la tension de la lecture.
• La main de l’écrivain se mesure à la lettre aux mouvements de l’ absence, à l’énergie du silence qui ouvre le moindre mot. Il y a celui qui traverse la frontière serrant le moindre mot dans sa main. Il y a celui qui traverse la langue ruinée et encore un autre mot, source en serrant déjà la main du lecteur.
(Jean-Gabriel Cosculluela
"D'un retrait"
Extraits d'un livre inédit, 2001, pioché chez Maulpoix)
"Serrer une roche contre sa poitrine pour écouter les battements de son coeur. À la vue d'une gorge l'on désire s'enfoncer toujours et encore. Et puis ce corps qui se calme après la décharge. Secoué comme un linge frais aux ailes des ramiers. Dans un bleu oublié de l'infini".
Joël Bastard, Le Sentiment du lièvre, Gallimard, 2005.

Le
plateau, nos routes, nos champs, nos forêts et nos
lacs, nos volcans. Nos pas souillés goutte à goutte
dans les creux.

Nos
pas empêchés par le vent. Les nœuds des
grillages accrochent les pertes des brouillards au
bord des estives.


Je
préfère qu’elles soient bues par la tourmente
que sucées aussi sec par les beaux jours.
Les Adolescents
troglodytes,
à paraître (POL, janvier 2007)





On va me dire : c'est pas de saison, mais je répondrai : c'est un souvenir. Et l'été me fatigue. Les oiseaux me saoulent, les arbres sont pleins de sève qui coule et colle. Et aussi, je pense à ceux qui vivent en bas de la montagne, dans la poussière et la chaleur, alors je leur envoie les images cette naissance inuit et fraîche, inouïe dans les contractions de la neige.

Mon
frère seul au-dessus des failles de la montagne, des
semaines, des mois, à dormir dans une cabanne de
chantier, il préfère rester suspendu solitaire qu'
appeler sa grande soeur. Rigoler sans rire avec ses
collègues à peine entrevus, encore encordés à la
pause sandwiches. Étourdi par le silence particulier
du vide, ce bruit de la solitude des centaines de
mètres de pans rocheux en-dessus, en-dessous. Gardé
par l'équilibre. J'essaie de l'imaginer en me
souvenant des lettres qu'il m'écrivait. Il m'écrivait
beaucoup avant mon opération. Je me faisais des
dessins de ses lettres dans ma tête, parfois sur des
petits papiers. Je griffonais un bonhomme au bout
d'un fil et c'était lui.
C'est peut-être ce qu'elle fait la sorcière, des
illustrations, des petits story-board à partir des
histoires lues dans ses livres. C'est peut-être des
dessins minuscules, ce que les autres prennent pour
des gribouillis ou des grimoires.
Moi
je n'arrivais pas bien à me représenter le
balancement de mon frère, les mouvements de ses bras
et de ses jambes, ni les grimaces de son visage. J'ai
peur de l'oublier son visage. Je ne l'ai pas vu
depuis dix ans. Mon frère à part comme un poisson
d'en haut, pulsant dans un tressage d'acier, agité
mais calme, réparant un filet Anti Sous-Marins, pour
sécuriser les grosses écailles instables au-dessus
des routes, soutenir les encorbellements centenaires.
Je pense aux conflits potentiels, aux renoncements
militaires. Mon frère installait sans y penser des
filets ASM, récupérés dans l'océan après la guerre
froide (il m'écrivait ça, sans y penser). Maintenant
ce sont des filets tout neufs, fabriqués pour un
aménagement pacifique du paysage. On continue à les
appeler des filets Anti Sous-Marins, mais au lieu de
se gonfler d'eaux profondes ils surplombent des
routes altitudinales, presque aériennes. Des filets
dynamiques et puissants, avec serre-câble, pour tenir
la montagne comme on retiendrait une masse de guerre
sournoise, avançant sous les eaux de l'air. Les
cordistes s'en enroulent le torse, pour les hisser
très haut, quand l'héliportage n'est pas possible, un
peu déstabilisés par les charges, des hommes
suspendus assymétriques.
Ils remontent vider les filets régulièrement, les
purger des cailloux agglutinés après les tempêtes.
Ils les changent tous les dix ans. Dix ans que je en
l'ai pas vu.
Mon frère se moquerait de moi, si je pouvais le voir
et si nous étions encore gamins. Il mettrait son
visage entre les mailles énormes du filet jusqu'à ce
que j' aie peur. Mon frère fier ludion, qu'elle crève
cette pétasse il doit dire aux autres, sans préciser
que je suis sa soeur. Mon frère il se tait, et
lorsqu'il parle il a toujours des phrases contre moi.
Par moments seulement il parle de son grand frère,
lorsque j'étais encore ça pour lui, l'aîné. Il n' a
jamais eu de soeur et jamais il ne parle des autres
femmes, ça j'en suis sûre et d'ailleurs il me l'a
écrit : à cause de toi, de savoir que tu vas faire
ça, et puis : de savoir que tu as fait ça, je peux
pas regarder une gonzesse sans avoir la gerbe.
Mon frère, c'est un homme inverse, un homme figé en
l'air, il monte et descend (bien encordé
. Son corps se plaque dans les plis
des roches pour travailler, il oublie, son
visage est élisé par les éléments, marqué comme
les parois. Un homme tracé mon frère, mais un
homme sans mémoire, sans mémoire de moi depuis
dix ans. Un homme qui ne se sait et ne se sent
en sécurité que seul au milieu de rien, se
reposant aux alvéoles élargies, avant de se
projeter à nouveau les bras chargés de capteurs
à poser, de cannules, de câbles pour les
sanglages. Un homme chargé.
Les Adolescents troglodytes,
à paraître (janvier 2007, P.O.L.)

