"Du côté du soleil, la plainte des tronçonneuses dans la chair beurrée des sapins. Les oiseaux bondissent dans l'éclairage désordonné de la forêt. On les voit sans ailes. Corps libres dans les immobiles. S'abattant de loin en loin. Comme des poings serrés de plumes.
Comme si le vent protégeait les arbres des bûcherons ! Craquements. Une fibre, puis deux... L'arbre s'est assommé au sol. Dans un bruit sourd de nuque monumentale. Mes pieds dans la résonance. Puis le retour du grand reste. L'oiseau la terre. Les bûcherons couchent les arbres sous le vent."
Joël Bastard, Le Sentiment du lièvre ("Retour au pré cette aile forestière"), Gallimard (mars 2005).
"Jean avait déjà commencé l'abattage, cédant à cette impatience du péril qu'il partageait avec Serge. Les arbres s'affalaient d'une hauteur folle dans un formidable froissement de branches. Alain se demandait si Jean se hâtait par plaisir ou pour en finir au plus vite avec ses scrupules devant le saccage entrepris. Il ne sentait plus ses doigts dans l'étau des gants croûtés de neige et de sciure. La stridence de la tronçonneuse s'obstinait à ses oreilles comme un écho de sonnerie toujours déçu."
Pascale Kramer, L'adieu au Nord, Mercure de France (septembre 2005).
"Maintenant que je traverse le chemin de débardage, les sèves couchées, les moucherons qui volent dans une odeur de gasoil. Plus loin, dans la rumeur des grumes câblées qui se faufilent arrachant les sous-bois. J'entends l'engin forestier s'éloigner. c'est un débusquer, je reste sans adjectifs !"
Joël Bastard, Le Sentiment du lièvre ("Une écriture debout avec les arbres !"), Gallimard (mars 2005).
"L'air piquant trimbalait l'odeur toute fraîche de la sève des arbres tronçonnés. Cédant à l'infatigable gourmandise qu'il éprouvait à se savoir ici chez lui, Jean l'emmena admirer le massacre accompli en un mois : plusieurs ares d'un inextricable imbroglio de troncs, de branches et de ronces d'où émergeait ici et là la plaie jaune des souches agglutinées de sciure gelée dont il émietta une grosse poignée entre ses doigts"
Pascale Kramer, L'adieu au Nord , Mercure de France (septembre 2005).
Je croise les premiers grumiers, larges dans les virages, qui m’obligent à ralentir et lâchent leurs souffles costauds sur ces routes inconfortables et cicatricielles.
Les Adolescents
troglodytes,
à paraître (POL, janvier 2007)
Il mimait, avec de larges gestes exagérés, comment
mon père faisait rouler les grumes du haut du vallon
jusqu’à la ferme (on l’appelait la ferme
du fond bien avant la montée des eaux vous savez,
parce que, voyez, elle est juste en plein dans le
creux). J’ai compris qu’il ne
m’avait pas reconnu. Je savourais cet accent,
son accent, mon accent retrouvé, j’en aurais
ouvert la bouche en grand. Le gober, le reprendre. Le
tracteur vous comprenez il pouvait pas tirer les
troncs jusqu’en bas, c’était pas commode,
ça s’embourbait ma pauvre, alors il les
déchargeait au bord du chemin en haut (il me montrait
du chemin, je devançais son regard). Il les poussait,
ça roulait avec un de ces vacarmes, vous imaginez ça.
Je n’imaginais pas, non, je me souvenais. Je me
souvenais des roulements énormes et graves des troncs
nus, puis de l’aigu de la tronçonneuse qui
résonnait, et des tas énormes de stères bâchés le
long des murs. Mais je ne me rappelais pas avoir eu
une hache ou un merlin en main, mais c’était ah
oui c’était souvent dans la liste de mon frère,
faire le bois. Découper, fendre, transporter, ranger.
Les Adolescents
troglodytes,
à paraître (POL, janvier 2007)
"Alain
commença à fendre les bûches que Jean garderait pour
lui. Il y avait une sorte de généreux plaisir à
flanquer la hache dans le gras du bois et à forcer
l'écartèlement des fibres"
Pascale Kramer, L'adieu au Nord , Mercure de
France (septembre 2005).
Je sais je me place entre Bastard et Kramer, j'ai
peur de rien, mais. Mais quand je parle de vraies
rencontres (voir là-bas), de croisements
lire/écrire, il s'agit de liens très forts.
Les Adolescents
troglodytes, je l'ai écrit dans la
non-connaissance de ces auteurs, et entre cette
écriture et la sortie du livre, il y a eu ces
rencontres. Peut-être qu'une vie à l'écart nous
rapproche, je ne sais pas, les montagnes,
l'altitude solitaire, les bêtes si près (parce que
y'a aussi Revaz, dans
l'histoire...), ne pas avoir peur du merlin, et
savoir que c'est l'été qu'il faut penser l'hiver.