Ce livre est sélectionné pour le prix Télérama / France Culture
Un extrait est disponible chez POL, un autre dans le Culturactif Suisse.
Adèle est conductrice de navette scolaire sur un plateau
très isolé, en altitude. Elle transporte une dizaine
d’enfants et d’adolescents, essentiellement des
fratries, dont les histoires se mêlent à la sienne. Pendant
les trajets, dans les intempéries, ses souvenirs, ses
pensées, glissent sur les routes écartées, pendant que
grands et petits parlent, se disputent, se taisent. Elle se
souvient de son corps mal ajusté, de sa propre
adolescence douloureuse. Adèle est une fille née dans
un corps de garçon. Ni « ses » grands, ni
« ses » petits, n’ont connaissance de son
passé. Elle est née au milieu du plateau, à la « ferme
du fond », aujourd’hui disparue sous une retenue
d’eau. Elle y a vécu avec ses parents et son petit
frère, Axel, puis elle est partie, avant de revenir au pays
dans son nouveau corps : personne ne l’a
reconnue.
Elle conduit sa vie et la navette entre ce lac artificiel,
recouvrant l’enfance, et un autre lac, naturel et
volcanique, auprès duquel elle aime s’arrêter. Elle
pense à son frère. Il n’a jamais accepté la féminité
de son aîné. Axel est travailleur sur cordes, il conforte
les falaises qui soutiennent le plateau. Il refuse de la
voir, de lui parler. Une paroi rocheuse s’écroule,
Axel s’en sort avec une phalange brisée, mais quelque
chose en lui s‘est fissuré.
Adèle descend le voir et le dialogue reprend.
Un après-midi d’hiver, la tourmente et les congères
brouillent la route de la navette au retour du collège.
Adèle et ses grands se perdent. Ils se réfugient pour la
nuit dans une grotte au bord du lac volcanique…
Presse
:
Télérama :
Il faut du
talent pour être frère et sœur, réussir sa fratrie,
comme on dit réussir sa vie. Il faut du talent pour
s’aimer un peu, beaucoup, collés ou dessoudés, à rire
comme des tarés ou à s’étriper méchamment, malgré
soi, malgré les liens de sang. Pas facile tout ça, surtout
quand l’un ou l’une, marqué(e) par on ne sait
quelle griffe du destin, cherche son identité, sa place
dans le monde… Avec
Les Adolescents troglodytes, Emmanuelle
Pagano s’insinue dans les méandres familiaux, les
bourrasques sentimentales, et met à nu le sempiternel duel
entre amour absolu et incompréhension. Déjà, dans son
précédent roman,
Le Tiroir à cheveux, elle
affrontait les non-dits, ces sortes de mensonges, et les
tourments oubliés d’une gamine de 15 ans. Ses mots se
font aujourd’hui encore plus ouatés, comme s’il
lui fallait protéger le lecteur, ou ses personnages, tous
des sensibles, des blessés, rouge au front, morve au nez.
Dès les premières pages, on se croit dans une road story à
la française. A bord d’une navette scolaire, à
travers les gorges de l’Ardèche, matin et soir,
neiges et vents, crevasses et loups. On se laisse conduire,
on regarde le paysage, on fait connaissance avec les mômes,
leurs minois endormis, leurs peurs aussi. Et puis
l’on bascule – les précipices sont
nombreux, dangereux ou tentants, lacs artificiels ou
vallées secrètes – et l’on se
demande : qui conduit ? qui raconte ? quelle
histoire ?
L’auteur embrouille nos yeux, manipule les accords
féminins-masculins (« je me sentais esseulé et
soumise ») pour mieux faire sentir l’effroi de
n’être pas ce que l’on est censé être :
homme ou femme. Dès lors, les phrases s’ouvrent vers
le passé, touchent la vérité : « Quand
j’étais petit garçon… », et racontent le
désarroi du petit dernier de la fratrie : « Si tu
fais ça, je n’aurai plus de grand frère. […]
Tu ne seras jamais ma sœur, ça jamais, mais tu sais
que je t’aime. » Emmanuelle Pagano écrit
du bout du cœur, avec délicatesse. Elle nous emmène
dans une histoire d’amour aussi troublante que
vivifiante. Qu’elle évoque les corps torturés,
déchus, ou ses montagnes ardéchoises, son écriture
n’est que sensualité : « Je me suis remplie
du paysage, à nouveau. Je contiens mon pays, il me comble,
il me suffit. »
Martine Laval
Ed. P.O.L, 214 p., 14,90 €.
Télérama n° 2973 - 3 Janvier 2007
(ce
pays n'est pas l'Ardèche mais un mélange de tous les
plateaux et causses que j'ai connus : Ardèche, Vercors,
Larzarc, Sauveterre, Méjean et Causse Noir... + un petit
peu d'arrière-pays héraultais - Salagou, Mourèze... Mais
elle a peut-être raison, M.Laval, peut-être est-ce "mon"
Ardèche, une Ardèche imaginaire, qui contient tous "mes"
mondes).
Le Matricule des anges :
(Février 2007)
Livres et Lire :
(Janvier 2007)
Tageblatt (luxembourg) : bientôt
L'hebdo (Lausanne) :
Midi Libre :
À la télé :
Un échange autour des Adolescents troglodytes et
de Mon coeur à l'étroit : un
dialogue avec Marie NDiaye, dans "le bateau livre".
Diffusions : le jeudi 1er février à
21H45 (France 5, en numérique) et dimanche 4 février à 10H
(France 5, numérique et hertzien)
À la radio :
Jeux d'épreuves sur France
Culture, le samedi 3 février.
(cliquez ci-dessous pour écouter)
JEUX D'EPREUVES 03.02.2007
"entre les lignes" sur la Radio
Suisse Romande, le jeudi 8 février (lectures croisées).
(cliquez ci-dessous pour écouter)
Entre les lignes
08.02.2007
Sur internet
:
Chez Clarabel :
Adèle est
conductrice de navette scolaire pour les enfants des
plateaux isolés, loin là-haut, nichés au coeur des gorges
et jamais à l'abri des congères et des vents scélérats.
Adèle adore ces gosses, des adolescents
muets, taciturnes, mais respectueux, ayant su établir une
connivence discrète. Elle les appelle ses ligériens, "il
faudrait dire altiligériens, mais c'est moins facile, et
comme je ne les appelle qu'à part moi, ça me regarde".
Voilà le tableau...
Comprenne qui voudra mais
le sujet s'emmêle dans un embroglio de féminin / masculin
quand Adèle parle d'elle entre "quand j'étais petit", dans
son pays où elle a grandi avec son frère Axel, et ses
parents, dans la ferme du fond, et le présent, qui la voit
revenir avec ses traits de femme seule et mystérieuse...
Axel est d'ailleurs revenu au pays, lui
aussi. Cela faisait quelques années qu'ils étaient fâchés,
mais ce retour sonne l'heure des réglements de compte,
Adèle le sent dans son ventre.
D'ailleurs, il
s'en passe des choses dans son ventre, quand ça tire et ça
fourmille, ça sonne et ça crie, surtout quand Tony le
costaud posera son regard sur elle et lui filera quelques
rougeurs sur les joues...
Qui est-elle, Adèle
? Que cache-t-elle et que craint-elle ? Son chemin
quotidien à travers les routes escarpées et glissantes
n'est pas seulement le nid de ses soucis, en plus de sa
tête renversée pour l'inconnu, le retour du frangin, les
souvenirs d'enfance et les regards persistants de ses
gamins qui la sondent et la transpercent... ça commence à
faire beaucoup pour Adèle.
Emmanuelle Pagano a
réussi un formidable tour de force en tendant la main au
lecteur pour le prendre à bord de la fourgonnette scolaire,
on s'y installe, on boucle sa ceinture, on s'y trimballe,
les lèvres gercées, le souffle court, la boule au ventre.
C'est scotchant.
Se glisser ainsi dans la tête
de la narratrice, cerner sa troublante identité, son énigme
et son ambiguité est un cadeau inouï, et une reconnaissance
haute et digne de la perplexe relation entre l'identité et
la sexualité... là je dévoile trop, et pourtant je veux
m'en tenir au flou, tel qu'on le ressent quand on tourne
les premières pages du livre.
Je le signale
d'emblée, mais c'est imparable, lire Les Adolescents
troglodytes fait fonctionner ses méninges, surtout au
début. Mais le paradoxe est érigé à une hauteur tout à fait
abordable et suffisamment stimulante pour s'y
engager.
Et puis, il faut souligner le style
de l'auteur qui mêle à la simplicité une sophistication
tout à fait appréciable. C'est clair, j'ai été étonnée,
séduite, bousculée mais enchantée. Emmanuelle Pagano
parvient à décrire les éléments, un pays de gel,
l'isolement, la rudesse, l'habitude et les émotions
papillonnantes en un tour de main.
Car ce
n'est pas juste une mise en lumière d'un milieu rural ou
des arcanes de l'adolescence, c'est tout au contraire un
numéro de haute voltige sur le coeur d'une femme dans un
corps empêché (là, c'est pour faire un clin d'oeil au site
de l'écrivain, mais ça colle !). Alors juste pour vous
convaincre une dernière fois : lisez donc ce roman, très
troublant, très bien écrit, riche de mille manières. Un
charme fou s'y loge
!
Dans le désordre :
Les choses auxquelles on ne pense pas. Auxquelles on ne
veut pas penser, auxquelles on ne préfère pas penser. Les
choses auxquelles on ne veut pas penser parce qu'elles font
mal. Je vous donne un exemple.
Comment vivaient les femmes nées dans un corps d'homme dans
l'Antiquité, quel genre de terribles mutilations
s'infligeaint-elles pour redevenir la femme qu'ils
n'avaient jamais été jusqu'alors.
Si vous êtes comme moi, un homme surtout, vous êtes déjà en
train de serrer les cuisses comme pour prévenir le coup de
pied dans les couilles. Manière d'anticipation de la
douleur. Il y a donc de ces choses auxquelles on ne préfère
pas penser et que l'on relègue volontiers par delà
soi-même. Derrière une porte du fond que l'on maintient la
plus hermétiquement close possible. Mais de temps en temps,
un manque de vigilance furtif, et la porte est entrebaillée
et ces choses-là surviennent et vous tourmentent. Parfois
vous parvenez à chasser ces pensées inconfortables et elles
retournent derrière la porte du fond que vous refermez à
double-tour, mais je ne sais pas comment ces choses-là
font, elles ressurgissent.
Bien souvent elles appartiennent au passé. Elles sont
enfouies mais elle refont surface. C'est notamment ce qui
arrive à Adèle, l'héroïne des Adolescents troglodytes
d'Emmanuelle Pagano, qui ne s'est pas toujours appelée Adèle,
mais aujourd'hui c'est Adèle et c'est elle qui conduit la
petite navette scolaire qui ramasse les enfants dispersés
aux quatre vents du plateau et les conduit à l'école pour,
le soir, les reconduire dans leurs hameaux reculés.
D'ailleurs Adèle, on finit par l'apprendre, avant de
s'appeler Adèle, était le grand frère d'Axel, c'est
d'ailleurs ce qu'Axel lui reproche le plus à Adèle, c'est
de plus être ce grand frère dont il aurait bien besoin pour
y voir plus clair dans sa vie, surtout en ce moment où,
cordiste, il vient d'avoir un accident dans un goulet qui
s'est délité. Ici, sur le plateau, on ne sait pas qui était
Adèle avant qu'elle n'arrive ici. Or Adèle vivait, quand
elle était petit garçon dans une ferme au fond d'une vallée
qui depuis a été innondée par une retenue d'eau, mais il
arrive, pour des besoins d'assainissement du barage, que la
vallée refasse surface et avec elle des histoires. En dire
davantage ce serait sûrement déflorer ce que justement
Emmanuelle Pagano déplie avec lenteur et une retenue qui
sans cesse fait oublier que c'est elle qui fait apparaître
et disparaître, parfois même naître, ou au contraire mal
naître, les personnages, les choses et même les payasages,
que ce n'est pas le décor seul qui contient ces histoires
qui se croisent ou pas. Ou alors ce serait penser que le
pays a une âme ou encore qu'une femme parce qu'elle passe
sa vie dans les livres est nécessairement une sorcière. Il
n'y a qu'une sorcière dans ce roman, Emmanuelle Pagano, qui
à force de déplacer les éléments du décor petit à petit
laisse entrevoir cette très belle construction mentale :
une fiction. Celle d'un paysage sans cesse changeant.
Allez je peux bien le dire, il n'est pas parfait le
deuxième roman d'Emmanuelle Pagano chez POL,
il est moins écrit que le précédent, le Tiroir à cheveux
qui faisait mystère des
gestes vernaculaires jusqu'à la provocation, peut-être
même qu'elle allume la lumière une fois de trop dans le
récit, mais il y a tout de même une drôle de force dans
le ressassement du quotidien, ici les navettes
incessantes sur le plateau par mauvais temps surtout,
mais qui à l'image de la musique de Steve Reich, à force de répétition finissent par
dégager des variations inattendues. Et dans ces plis,
ceux de la douleur sur les fronts, et dans ces autres
plis aussi, les cicatrices, la mémoire de ce qui a fait
mal et qui est éteint. Vraiment éteint ?
Sur
Remue-net
:
Au bord de l’humanité / Emmanuelle Pagano

Certains mots
ont perdu leur pouvoir à force d’étayer des propos
faibles, de faire la vitrine à des textes creux et pourtant
quand ils s’imposent, on ne peut les laisser de côté.
Ainsi, un des mots qui s’est imposé à la lecture du
livre
d’Emmanuelle Pagano
Le Tiroir à cheveux, c’est le
mot humanité – avec ou sans h majuscule. Mot
intimidant car ceux dont parlent le livre sont ceux-là
mêmes que certains sociologues qualifient de petites gens
ou gens de peu. Mais avoir peu ce n’est pas avoir
rien.
Et c’est un regard à l’horizon ouvert
qu’Emmanuelle Pagano porte sur ses personnages parce
que la difficulté du quotidien n’est pas toujours
misère crasse. Et dans le gris de certains jours
s’épanouissent de bien belles couleurs et des
personnage à hauteur humaine.
L’histoire du
Tiroir à cheveux pourrait verser
dans la désespérance avec cette adolescente qui devient
mère à l’âge où grandir est une nécessité, mais
l’écriture transforme la plainte en un texte ouvert,
d’une poésie qui ravit le lecteur. Une écriture qui
nous emmène là, où la chute pourrait avoir lieu et que non.
Les mots nous retiennent et c’est la vie que
l’on sent palpiter à l’intérieur des phrases.
Je
reste un moment comme ça, bête au crépuscule, le ventre
écrasé sur la rambarde, et je me rends compte qu’il
fait presque nuit. Les bruits des autres sont éteints. Les
chats des ombres se poursuivent. Toutes seules et
dérisoires, des mobylettes ouvrent un peu le silence, mais
elles sont loin, à l’autre bout du
village.
L’écriture encore pour raconter les sentiments de
personnages qui pourtant ne se livrent guère. Des
personnages qui se touchent plus qu’ils ne se parlent
- oui, mais par nécessité. On se touche pour démêler les
nœuds des cheveux, laver des corps empêchés, nourrir
celui qui ne sait pas le faire seul. Chaque phrase est une
porte entrouverte sur des jours ordinaires aux sentiments
rares.
De
temps en temps je le dévisage, comme ça, parce qu’on
ne sait jamais, mais si je croise ses yeux, je baisse les
miens, parce que son regard nu, ça me fait devenir
seule.
Humanité donc, comme dans certains films des frères
Dardenne auxquelles, le livre peut s’apparenter.
D’ailleurs ne lit-on pas dans les
Carnets du frère nommé
Luc, évoquant le tournage du film
Le fils :
Olivier
est encore plus souvent filmé de dos que nous ne
l’avions imaginé au tournage (…) il se passe
bien quelque chose avec son dos. Filmer le dos.
L’énigme humaine qui se tient dans le noir du dos. La
grande ellipse.
Chez Emmanuelle Pagano, il y a aussi ce besoin de
transformer en abris chauds et réconfortants des lieux gris
et banals : un appartement au cinquième sans
ascenseur, le logement de fonction d’une gendarmerie,
le salon de coiffure d’une petite ville. Lieux
protecteurs que l’on retrouve également, sous
d’autres formes, dans
Les adolescents troglodytes, même si
l’intrigue est plus complexe. Les lieux clos, la
navette scolaire, une chambre d’hôtel, une grotte
aménagée, sont rassurants et permettent de se retrouver ,
de se réunir.
A l’abri du livre et de la navette, le lecteur
traverse des contrées oniriques qui lui semblent pourtant
familières. Très belle idée de l’auteur de créer un
paysage à partir de différents lieux existants : les
hauts plateaux d’Ardèche, le Causse, le Vercors.... à
chacun de retrouver les siens.
Le paysage intervient alors comme une extériorisation de la
vie intérieure des personnages : l’érosion des
sentiments, la transformation des matières, la présence du
passé avec sa cohorte de fantômes. Et la navette avance sur
les routes en lacets frôlant parfois l’abîme tandis
que le froid menace à l’extérieur. Froid qu’il
faudra bien affronter quand la navette bloquée par une
tempête de neige ne sera plus la chaude matrice pour ceux
qu’elle transporte. Alors la bande d’enfants,
ses tout petits et ses plus grands, trouvera un nouveau
repaire pour s’abriter. Et c’est là que la
conductrice, à l’abri elle aussi, pourra se dire.
Partager le secret de celle qu’elle est et de celui
qu’elle n’est plus. Grandir c’est
accepter le vivant du monde.
Dans
la forêt le brouillard est aussi ramassé qu’une
chair, on le touche. En avançant on ne sait
d’ailleurs pas ce qu’on va toucher, ou ce qui
va nous accrocher, à part le froid du brouillard. Il est
charnel et givrant. La nuit des arbres rajoute sa trame
noire, et mes grands ont commencé un silence fait de
respect et de peur soudés.
Le
tiroir à cheveux – P.O.L.
2005
Les
adolescents troglodytes – P.O.L.
2007
Au
dos de nos images –
Luc Dardenne – Seuil
2005.
Fabienne Swiatly - 13 février
2007
Coup
de coeur librairie
:
histoire de l'oeil
(librairie/café/expos, Marseille) :
![]()
Les
Adolescents troglodytes
Emmanuelle
Pagano
POL
Adèle est conductrice de
navette scolaire sur un plateau très isolé, en
altitude. Elle transporte une dizaine d'enfants et
d'adolescents, essentiellement des fratries, dont les
histoires se mêlent à la sienne. Pendant les trajets,
dans les intempéries, ses souvenirs, ses pensées,
glissent sur les routes écartées, pendant que grands
et petits parlent, se disputent, se taisent. Elle se
souvient de son corps mal ajusté, de sa propre
adolescence douloureuse. Adèle est une fille née dans
le corps d'un garçon. Ni "ses" grands, ni "ses"
petits, ne connaissent son passé. Elle est née au
milieu du plateau, puis elle est partie, avant de
revenir au pays dans son nouveau corps : personne ne
l'a reconnue.
C'est une très belle histoire, sensible, que nous livre
Emmanuelle Pagano. On est plein de tendresse pour Adèle et
ses ados, pour ce petit garçon, vraie fille manquée qui
veut devenir une fille réussie. On est d'ailleurs un peu
triste de les quitter en refermant le
livre.
Trois personnages du livre : Christian
Morin, Shendo et
Dryade...
presse avant parution
:
Entrevue,
"Liberté Dimanche" du 18/12/05 (propos recueillis par par
Maryse Bunuel)
"J'ai
une grande admiration pour les
adolescents"
Le casino de Forges-les-Eaux ouvre désormais ses portes aux
écrivains (...). Emmanuelle Pagano qui a signé le très
beau Tiroir
à Cheveux termine
sa résidence aujourd'hui dimanche. Entre sa chambre d'hôtel
et le bois de l'Epinay, l'enseignante a presque terminé son
nouveau roman. Un moment qu'elle a fortement apprécié et
qu'elle a raconté avec fraîcheur et enthousiasme.
Liberté Dimanche : Est-ce utile un résidence pour un
écrivain ?
Emmanuelle Pagano : oui lorsque l'on arrive pas à avoir du
temps pour soi et à être seule. Entourée de mes trois
enfants et de mon mari, je trouve toujours un prétexte pour
ne pas travailler. Une résidence permet de s'enfermer, de
se retrouver et de se concentrer sur son travail. J'étais
comme dans un monastère.
L.D. : Forges-les-Eaux était-il le coin idéal ?
E.P. : J'ai bénéficié du calme, de la campagne. Je suis
allée faire de longues promenades dans la forêt pour mettre
en ordre toutes mes idées. J'ai intégré mon texte dans mes
notes (c'est
évidemment l'inverse). Et
j'ai été très productive puisque j'ai écrit une centaine de
pages. C'est la première fois.
L.D. : Le roman est-il bientôt terminé ?
E.P. : Il est quasiment terminé.I l raconte l'histoire
d'une conductrice de navettes scolaires sur un plateau
montagnard. Il se déroule en dix jours. et une journée
correspond à un mois. Pendant les trajets, elle évoque la
vie de ces gamins. À cette partie se tisse l'histoire du
frère de cette femme, un travailleur sur cordes. Si l'une
vit sur l'horizontalité, l'autre reste sur la verticalité.
L.D. : Comment est née cette idée ?
E.P. : C'est ma fille qui m'a donné cette idée. J'ai trouvé
sur un de ses cahiers un poème : je marche sur les pas de
mon frère jusqu'à l'arrêt de la navette (note
: ce n'est pas tout-à-fait ça). Elle
prend le car pour aller à l'école. La nuit, quand elle ne
voit pas très bien, elle marche sur les traces laissées par
son frère (note
: dans la neige). J'ai
trouvé cela très joli. Ensuite, il y a eu plein de
coïncidences.
L.D. : Dans ce livre, beaucoup de thèmes sont abordés et
vous vous engagez.
E.P. : C'est en effet un livre politique. Il y a des
revendications sur l'aménagement du territoire, sur
l'écologie. Ma narratrice est une femme mais elle est née
dans un corps de garçon. J'aborde le problème d'identité,
d'identité sexuelle.
L.D. : Vous parlez aussi des adolescents. vous les
connaissez bien puisque vous êtes enseignante.
E.P. : J'ai une grande admiration pour les adolescents, qui
peuvent être à la fois exécrables et merveilleux. Ils ont
un potentiel dont les adultes n'ont rien à envier
(note
: c'est évidemment l'inverse que j'ai dit "tout à
envier"). On a
une drôle d'image des jeunes aujourd'hui
(note : cette entrevue a lieu en déc
2005).
L.D. : Par rapport à votre précédent roman, votre écriture
a-t-elle changé ?
E.P. : Dans le précédent, elle est plus brute. dans
celui-ci, elle est plus fluide, plus errante. Le lieu a eu
de fortes influences sur mon écriture. Je suis profondément
convaincue par le fait que les lieux déterminent beaucoup
de choses. Un lieu vous change une vie.
La
Dépêche du pays de Bray
mercredi
21 décembre 05
Forges > Emmanuelle Pagano à la Folie des Fontaines.
"L'écart
représentatif"
Emmanuelle Pagano est le troisième des dix écrivains
invités par le Casino de Forges à venir se mettre au vert,
à l'écart en somme, pour travailler à leur oeuvre. L'idée
en est venue à Olivia Benahou et Jean-Marie Tiercelin, à la
suite du festival des Feuilles d'automne qui a eu lieu
cette année au palais du Luxembourg (...).
Ainsi, Emmanuelle Pagano a écrit une centaine de pages
durant ces deux semaines, tout en faisant de grandes
balades quotidiennes dans les bois de Forges.
Influence des lieux
L'auteur s'intéresse "à
toutes les formes d'écart, à ces gens différents, parce que
nés loin de tout. Elle aime étudier comment le lieu
influence les sensations et les réflexions des personnages,
et par suite l'histoire et l'écriture
elle-même". Ce roman
en cours se déroule dans une région de plateaux, le frère
de la narratrice est cordiste et pose des filets pour
éviter l'éboulement des parois rocheuses. De là, naît tout
un jeu sur les verticales et les horizontales.
La narratrice, née garçon et devenue femme dix ans avant le
début du récit, est conductrice d'une navette scolaire et,
au contact des enfants transportés, se remémore tout en
conduisant sa propre enfance. Des intempéries, des
déviations influent le cours du roman. Les thèmes abordés
sont divers : en plus du problème d'identité lié au corps,
sont évoqués la guerre école publique-école privée,
ruraux-citadins, l'écologie, la politique et la géographie.
Souvenirs et réflexion
Au début
de ce roman, elle placera un poème de sa fille Lola où
celle-ci disait "marcher
dans les traces de son frère dans la neige pour se
repérer", car
c'est de là qu'est née son inspiration. Mais elle se livre
ensuite à tout un travail de tissage où s'entremêlent des
souvenirs autobiographiques, des espaces où elle a vécu et
vit actuellement, à savoir le Vercors et l'Ardèche, et une
réflexion sur ses sujets de prédilection : l'écart, mes
marques sur le corps...
Titulaire d'un DEA d'Histoire et Civilisations, option
Histoire du Cinéma et d'une agrégation d 'Arts Plastiques,
Emmanuelle Pagano excelle à démêler tous ces fils et en
parle avec chaleur et simplicité. L'analyse de ce processus
de création lui rappelle la notion d'"écart
représentatif" abordé
en classe avec ses élèves, pour étudier le jeu entre la
réalité et la fiction.
Un lectorat lycéen
Le
paysage, plus étendu dans ce roman, appelle une phrase plus
longue, plus lyrique que dans le roman précédent accueilli
favorablement par la critique : Le Tiroir à cheveux, paru
en 2005 aux éditions POL. Des lycéens de l'Académie de
Poitiers sont en train de l'étudier pour le Prix
Librecourt. Elle est contente d'être lue par des jeunes et
on peut parier que le nouveau roman en cours les
interpellera tout autant que les
adultes.
Le Dauphiné Libéré
dimanche
18 juin 06 : à venir...