Sur la photo, un homme vendange. C'est mon grand-père. À côté de lui, hors champ, il y a mon père et ma mère, venus donner un coup de main. Ma mère m'attend (huitième mois je crois) : je suis là, mais pas vraiment, comme le lac. Tout est prêt pour nous accueillir et bientôt vont monter, ou se perdre, les eaux.
Le lac artificiel des Adolescents troglodytes se situe ailleurs et en altitude, dans un pays sans raisin, mais toute l'idée de ce deuxième lac (car dans le livre il y a un autre lac, un lac naturel, le premier lac du livre, enfin le premier... lequel finalement est le premier ?), toute l'idée de ce lac, donc, vient de cette mémoire bizarre que j'ai des vignes de mon grand-père, que je ne connais qu'à posteriori, noyées, détruites, insoupçonnables dans la vase (en découvrant cette photo, je n'arrivais pas à situer où elles pouvaient bien être, ces vignes). Mais je pourrais presque dire : oui, j'y étais, dans le ventre du lac.
(Et dire encore que mon ventre à moi a été entr'ouvert au bord de l'autre lac, le lac naturel des Adolescents troglodytes, dire que... mais une autre fois)
Je me demande si le lac artificiel en recouvrant mon
enfance a remonté ces corps, ou ce qu’il en
restait. À moi il m’en reste le souvenir de
tout cet effort de sang et de boue, de feuilles
mortes avec lesquelles je me suis frotté et mouché
après, en pleurant.
(...)
Sous morphine, et sous la douleur qu’elle
calmait si mal, je voyais les deux corps, le veau
large et mon petit frère, mon petit fœtus
violet, nager vivants dans les eaux du lac. Le veau
trop massif a coulé. Le petit bout, mon petit frère,
ma petite sœur était comme bercé de gestes
sous-marins, il remontait, j’approchais une
main dans mon délire, je touchais un bras porté, une
jambe menue et bleuie à la surface, une épaule légère
et creuse comme du bois flotté.
Les Adolescents troglodytes, à paraître (POL, janvier 2007)